Kessous, E. (2011). L’amour en projet: Internet et les conventions de la rencontre amoureuse. Réseaux, 166(2), 191-223. doi:10.3917/res.166.0191.
https://www.cairn.info/revue-reseaux-2011-2-page-191.htm
En 2011, les sites de rencontres, qui se sont multipliés et diversifiés, deviennent de sérieux sujets de recherche académique dans le domaine des sciences humaines et sociales, afin de comprendre le lien que les individus entretiennent avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ayant pour domaine de recherche la sociologie du numérique, Emmanuel Kessous, professeur en sociologie à l’Université de Sophia et rattaché au Groupe de Recherche en Droit, Economie, Gestion (GREDEG) a publié en 2012 un ouvrage paru chez l’éditeur Armand Colin : L’attention au monde. Sociologie des données personnelles à l’ère du numérique, dans lequel il analyse la compréhension de l’exposition sur les réseaux sociaux et les dangers que cela engendre. Un an auparavant, il a écrit un article dans la revue Réseaux qui s’intitule « L’amour en projet: Internet et les conventions de la rencontre amoureuse ».
Dans celui-ci, il requiert ses cognitions en sociologie économique et les théories économiques pour comprendre les enjeux des sites de rencontre sur Internet. Il a procédé à une ethnographie participante en s’abonnant à Meetic et d’autres sites de mise en relation. Il s’est donc glissé dans la peau d’un internaute célibataire, il a recueilli un corpus d’informations diverses lui permettant de collecter des données et de poser le cadre de son analyse. Il établit deux hypothèses et nous nous focaliserons sur la seconde qui implique que les sites de rencontres engendrent une économie d’abondance, incitant les utilisateurs à rester dans une position de calcul stratégique et donc, ne privilégiant pas la focalisation pour découvrir entièrement une seule personne. Ainsi, dans une économie d’abondance informationnelle, l’originalité se situe au niveau de l’attention que les personnes peuvent y consacrer. Par ailleurs, l’auteur énonce les travaux de Bernard Stiegler en 2008 qui démontrait que, dans une société de consommation de masse, cette « économie de l’attention » et les sollicitations ininterrompus du marketing et de la publicité sont responsables de la destruction du désir. Emmanuel Kessous dénote un paradoxe fondamental qui précise que ces sites, facilitateurs de rencontres, encourageraient au contraire l’éloignement entre les individus et distanceraient ces derniers du cadre de la rencontre. En outre, il démontre que la difficulté prépondérante pour les utilisateurs des sites de rencontres est le passage d’un régime d’exploration à celui d’une attention focalisée. Néanmoins, ce principe est rendu compliqué par la multiplication des contacts et contribue à la dispersion de l’attention, élément destructeur de la construction d’une relation amoureuse.
Par la suite, il s’intéresse à la part du calcul économique dans la relation amoureuse en dévoilant sa surprise eut égard au fait que la relation amoureuse comme marché est partagée par de nombreux auteurs de la littérature sociologique. Il évoque les représentants de l’école de Chicago, l’économiste américain Gary Becker ou encore François de Singly qui a étudié les stratégies d' »idéalisation de soi » pour « attirer l’attention sur soi », en prenant comme support d’analyse le Chasseur Français, journal qui, avec la diffusion d’annonces matrimoniales, fût le média privilégié de la recherche d’un partenaire conjugal, l’ancêtre des sites et applications de rencontres. En ce sens, nous assistons à une conception moderne et démocratique de la romance marquée par le changement radical de la quête amoureuse en quête de relations.
Pour conclure son article, Emmanuel Kessous explicite le caractère surprenant de la rencontre qui découle sur un échange d’informations sur soi promulgué à une unique personne. Il propose alors, face aux complexités des « tyrannies de l’intimité », de « reprendre individuellement le contrôle sur ce qui doit être visible et invisible » sur les sites de rencontres. Et puisque ces derniers ont pour prétention de réinventer la conception de l’amour, elles doivent nous encourager à gérer notre privacy, nos données personnelles, notre identité numérique.
