Le temps des médias est une revue d’histoire et de sciences de l’information et de la communication. En 2012, Olivier Zerbib, maître de conférence dont les domaines de recherche se concentrent principalement sur la sociologie de l’innovation et l’humanité numérique, rédige un article pour la revue qui s’intéresse aux sites de rencontre et aux dispositifs de mise en scène de soi des utilisateurs.
De fait, les sites de rencontres mettent en relation des personnes qui s’exposent à travers une certaine mise en scène d’elles-mêmes sur ces dispositifs numériques. Ces mises en scène sont des récits qui peuvent devenir performatif, dans le but de communiquer une image de soi la plus favorable possible, dans une démarche de séduction. En ce sens, les sites de rencontres permettent le développement de pensées réflexives inédites.
« En cherchant l’amour, les internautes en viennent à réfléchir non seulement à ce qu’ils sont et à celui ou celle qu’ils recherchent, mais encore aux ressources dont ils disposent pour exprimer leurs sentiments amoureux. »
L’auteur dénote que la diversité des sites de rencontres proposant de nombreuses fonctionnalités comme les chats ou le « matching« , marque une rupture par rapport aux « messageries roses » traditionnelles sur le Minitel français par exemple. Les sites de rencontres, décrits par Olivier Zerbib comme un « fait de société » ou un « fait de communication », faisant partie intégrante de la « modernité », ont stimulé les chercheurs à partir de 2004. De fait, ces derniers ont remarqué l’apparition de comportements et d’attitudes culturelles modifiant la structuration des groupes sociaux. L’auteur qualifie ces dispositifs numériques comme révolutionnaires, marqués par la création de « communautés virtuelles » qui bouleverse notamment les frontières entre sphères publiques et sphères privées, et qui apporte plus de liberté aux individus, plus de solidarité entre eux ainsi qu’une fluidification dans les interactions. Il évoque Emile Durkheim et Karl Marx, pères fondateurs de la sociologie, pour inscrire leur vision du numérique comme producteur d’une dynamique de transformation sociale et permettant de rendre compte de ce qui caractérise la modernité.
En outre, placé au cœur de son analyse, Olivier Zerbib tente d’élucider les processus de dévoilement de soi des utilisateurs des sites de rencontres. Engagé dans une démarche pour séduire autrui, l’introspection et la médiatisation de soi confèrent des investissements et des interprétations qui diffèrent. Tout d’abord, il explique que l’anonymat et la mise à distance par rapport aux autres abonnés conduit à dénoncer, pour certains, la « virtualité » des relations. Puis, il démontre que les questionnaires proposés lors de l’inscription sur ces sites, à travers le caractère pragmatique et rationnel des opérations de description de soi, sont perçus comme dénués d’authenticité et de spontanéité. De plus, il se réfère aux travaux de la sociologue Julia Velkovska qui a étudié les conversations électroniques sur les tchats, pour dévoiler la présence de routines de présentation de soi dans les interactions (critères âge, sexe, ville). Il expose alors l’altération des usages de ces sites opérée par les dispositifs « matériels » de ceux-ci mais également par la façon dont leurs utilisateurs anticipent leurs fonctionnement. Ainsi, pour que la séduction opère, il dénote que l’écriture narrative de soi est prépondérante par la suite ; deux facteurs sont impliqués, pour certains il s’agit de la simultanéité des échanges, pour d’autres c’est le contenu des messages qui développe les émotions et l’envie de continuer (ou d’arrêter) l’échange. D’après l’auteur, les utilisateurs des sites de rencontre « évaluent les probabilités pour que la plupart des autres abonnés interprètent les règles (de la séduction, d’usages des dispositifs numériques mis à leur disposition, etc.) de la même façon qu’eux ». Les utilisateurs maîtriseraient donc le jeu des engagements et des distanciations face aux messages véhiculés par et via ces sites. Ils manierait également le second degré, sachant faire preuve de réflexivité et de frivolité, dans une activité où ils se retrouvent seuls avec eux-mêmes.
A l’issu de son analyse, l’auteur conclut que les utilisateurs des sites de rencontres « mettent à profit les spécificité de la médiation écrite électronique pour énoncer, dans l’actualisation de leurs goûts et des rapports aux pratiques culturelles dont ils rendent compte à autrui, ce qui fonde leur personnalité culturelle du moment ».
Zerbib, O. (2012). « Écris-moi et tu te diras qui tu es » : les sites de rencontre comme lieux de réenchantement de soi. Le Temps des médias, 19(2), 66-86. doi:10.3917/tdm.019.0066.
https://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2012-2-page-66.htm
