Poster réalisé sous InDesign

Le siècle dernier a été marqué par de nombreuses pensées réflexives à propos de l’apparition des outils technologiques dans nos rapports humains. Après avoir établit l’état de l’art pour élucider une première analyse du fonctionnement des algorithmes sur les sites de rencontres, nous avons tenté d’éclairer les propos de plusieurs spécialistes du domaine quant à leur point de vue sur la conception de l’amour dans notre monde contemporain, dominé par les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

L’amour 2.0

Dulaurans, M. & Marczak, R. (2019). Sites de rencontre en ligne : comment se gamifie l’amour 2.0 !. Communication & Organisation, 55(1), 178-178.

https://www.cairn.info/revue-communication-et-organisation-2019-2-page-111.htm?contenu=article

La revue Communication & Organisation, élaborée par le centre de recherche MICA rattachée à l’Université Bordeaux Montaigne, publie, depuis plus de vingt ans, des articles ancrés dans le champ des recherches en communication organisationnelle.

En 2019, Marlène Dulaurans, chef du département des Métiers du Multimédia et de l’Internet à l’IUT Bordeaux Montaigne et Raphaël Marczak, docteur en game studies (champ de recherche pluridisciplinaire consacré à l’étude des jeux) ont rédigé un article publié dans la revue pour rendre compte, d’une manière novatrice, les transformations sexuelles et amoureuses engendrées par l’apparition des sites de rencontres en ligne.

Déjà évoqué par les recherches sur la conception de l’amour à l’ère numérique, les sites de rencontres, avec leur diversification, ont occasionné une véritable « économie des rencontres ». Les auteurs de l’article soulignent les nouveaux ressorts utilisés par ces plateformes dans le but de se démarquer sur un marché désormais très concurrentiel. Prenant comme point de départ les game studies, ils déterminent la gamification comme une technique pour mobiliser des mécaniques de jeu, rendant plus stimulant ces environnements numériques. Ils ont menés 18 entretiens auprès de « célibataires-joueurs » et adoptent un point de vue innovant, mobilisant une approche netnographique, encore très peu utilisée par les chercheurs. Leur cadrage théorique s’inscrit autour du socioconstructivisme, en lien avec la façon dont les interactions communicationnelles, déterminées par la gamification, peuvent exercer un moyen d’action et d’influence sur les utilisateurs.

En premier lieu, les auteurs explicitent le caractère anxiogène des attentes et critères multiples convoqués dans la démarche de la recherche d’un partenaire. Dans ce cadre, les sites de rencontres offrent un découpage de cette activité en sous-tâches, permettant de placer les utilisateurs dans un état psychologique plus agréable, défini « flow« , à condition que les objectifs soient clairs et atteignables et que la motivation soit intrinsèque.

De plus, les auteurs ont transféré à leur objet d’étude les « mécaniques d’implication » qui se combinent et qui relèvent de six dimensions expérientielles énoncés par les travaux de Gordon Calleja qui a étudié les processus attrayants et captivants de gamification.

– La narration est prépondérante dans les sites de rencontre, la recherche de l’âme soeur est corrélée à une véritable quête.

– La seconde dimension est l’émotion. Pour les auteurs, « les sites de rencontres permettent aux utilisateurs, sous couvert d’un certain anonymat, de vivre de manière compulsionnelle la rencontre et de laisser place aux affects qu’elle procure sans culpabilité sociabilisation (Leguistin 2012), réenchantement de soi (Zerbib 2012), convalescence (Lejealle 2008), réassurance (Lardellier Bryon-Portet 2010), marivaudage (Lardellier 2005), dans la mesure où il n’y a pas besoin de se justifier au regard des contraintes sociales qui les assailliraient dans un monde réel ».

– La troisième dimension confère au social. A travers un avatar virtuel ou un pseudonyme, la construction de l’identité numérique de l’utilisateur est présente et considérable sur les sites de rencontres en ligne.

– La quatrième dimension de l’espace est décelée dans le fait de concrétiser ou non la relation virtuelle en rencontre physique, de lui attribuer un corps.

– La cinquième dimension propre au geste codifie toutes les pratiques numériques de l’utilisateur. « La séduction s’émancipe des codes habituels pour rentrer en parfaite résonance avec les nouveaux usages tactiles des périphériques nomades ».

– La dernière dimension est celle ludique et représente les éléments permettant d’indiquer à l’utilisateur qu’il est dans un environnement numérique lui montrant des codes liés à l’univers des jeux.

Selon les auteurs, ces expériences gamifiés conduisent à la méritocratie des rapports amoureux. En ce sens, les sites de rencontres développent des mécaniques de compétition comme l’exclusivité qui donne l’impression, à l’utilisateur, de bénéficier de privilèges, ou encore le classement réputationnel qui encourage celui-ci à être le plus vu possible. Les sites de rencontres en ligne convoquent également des mécaniques de déclencheurs dans le but de provoquer le retour des utilisateurs sur ces sites. Les auteurs affirment deux types de ressorts : celui de la sérendipité (principe de « matchs », de « charmes » qui justifie le fait de se manifester de manière imprévisible) et celui de l’asynchronie (jeux de questions entre partenaires potentiels). Marlène Dulaurans et Raphaël Marczak précisent aussi d’autres mécaniques qui fidélisent les joueurs comme les récompenses, à l’image de Meetic qui offre des badges. En outre, ils mentionnent la mise en place de chat bot dans lequel un agent conversationnel virtuel accompagne les utilisateurs et donc, suscite l’accès à un accompagnement personnalisé. Enfin, le dernier ressort interpellé est le contrôle du jeu qui accorde au « célibataire-joueur » le sentiment d’avoir d’un moyen privilégié dans sa quête amoureuse par rapport aux autres.

Cette analyse originale et moderne met en lumière les nombreux et nouveaux mécanismes et processus, utilisés par les applications et sites de rencontres pour se démarquer de leurs concurrents et offrir à leurs utilisateurs une expérience unique dans laquelle ils trouveront l’amour. Néanmoins, dans une société de consommation de masse, les auteurs se demandent au final si « la fidélité promise par ces applications n’est-elle pas, en définitive, une fidélité envers l’application elle-même ? »

La dimension corporelle dans le virtuel

Veyrié, N. (2013). Le virtuel, le double et la recherche d’amour. Le sociographe, 43(3), 47-58.

https://www.cairn.info/revue-le-sociographe-2013-3-page-47.htm

Nadia Veyrié, docteure en sociologie et membre du Centre d’Etude et de Recherche sur les Risques et les Vulnérabilités (CERReV) a publié un article en 2013 dans la revue Le sociographe, dans lequel elle tente de comprendre les points saillants de la recherche d’amour par le biais de l’utilisation du virtuel. Dans ce cadre, elle a adopté une approche compréhensive, via une démarche qualitative, en menant des entretiens et en s’appuyant sur des travaux rédigés sur le sujet.

Tout d’abord, elle évoque une citation de Pascal Lardellier pour mettre en avant les deux bouleversements majeurs, subis par les sociétés modernes au XXIe siècle, à savoir l’évolution des relations amoureuses en lien avec l’émergence des nouvelles technologies de la communication. « La fin des années 1990 et le tournant des siècles ont confirmé une double révolution dans les sociétés occidentales. D’une part, le nombre toujours croissant de célibataires, deux fois plus nombreux qu’il y a trente ans (actuellement 12 millions environ en France). […] D’autre part, Internet a formidablement réussi sa pénétration sociale pour inventer des usages et des possibles inattendus » (2005, p.89).

Nadia Veyrié définit, par la suite, la notion de double à l’ère du virtuel comme un pseudonyme, un avatar, une certaine personnalité. Elle explique que le corps détient une place prépondérante, au coeur de la recherche d’un partenaire sur Internet. Elle fait référence à la sociologue Eva Illouz, spécialiste du sujet, qui a souligné que « malgré la tendance d’Internet à nier la réalité corporelle, la beauté et le corps y sont omniprésents, sous la forme d’images fixes qui glacent le corps dans l’éternel présent de la photographie » (2006, p. 248). A travers les témoignages recueillis, Nadia Veyrié expose l’idée que qu’importe s’il y a présence ou absence de photo sur le profil du sites de rencontres, les utilisateurs créent un corps fantasmé et des échanges idéalisés, rendant difficile le dépassement du stade d’un corps virtuel à un corps réel. Elle énonce que « le corps est soit absent et rabougri, soit un outil de survalorisation narcissique (David, 2012) ».

En outre, l’auteur aborde le caractère économique de l’amour, stimulé par les sites de rencontres. Entre les abonnements proposés par les plateformes ou encore le pictogramme du site Adopteunmec qui représente une femme qui se promène avec un chariot pour remplir ce dernier de partenaires potentiels, l’amour est corrélé à l’économie de marché. De fait, le sentiment de singularité que les personnes recherchent chez leur partenaire s’amoindrit dû à la massification des choix de partenaires sur ces dispositifs numériques. La nécessité d’être performant est élémentaire puisque les personnes sont placés en concurrence les uns par rapport aux autres.

Nadia Veyrié démontre, à l’issu de son analyse, que les comportements des individus, sur les sites de rencontres, sont régit par une errance, entre un corps absent et un corps survalorisé, loin de la réalité.

La mise en scène de soi sur les sites de rencontres

Le temps des médias est une revue d’histoire et de sciences de l’information et de la communication. En 2012, Olivier Zerbib, maître de conférence dont les domaines de recherche se concentrent principalement sur la sociologie de l’innovation et l’humanité numérique, rédige un article pour la revue qui s’intéresse aux sites de rencontre et aux dispositifs de mise en scène de soi des utilisateurs.

De fait, les sites de rencontres mettent en relation des personnes qui s’exposent à travers une certaine mise en scène d’elles-mêmes sur ces dispositifs numériques. Ces mises en scène sont des récits qui peuvent devenir performatif, dans le but de communiquer une image de soi la plus favorable possible, dans une démarche de séduction. En ce sens, les sites de rencontres permettent le développement de pensées réflexives inédites.

« En cherchant l’amour, les internautes en viennent à réfléchir non seulement à ce qu’ils sont et à celui ou celle qu’ils recherchent, mais encore aux ressources dont ils disposent pour exprimer leurs sentiments amoureux. »

L’auteur dénote que la diversité des sites de rencontres proposant de nombreuses fonctionnalités comme les chats ou le « matching« , marque une rupture par rapport aux « messageries roses » traditionnelles sur le Minitel français par exemple. Les sites de rencontres, décrits par Olivier Zerbib comme un « fait de société » ou un « fait de communication », faisant partie intégrante de la « modernité », ont stimulé les chercheurs à partir de 2004. De fait, ces derniers ont remarqué l’apparition de comportements et d’attitudes culturelles modifiant la structuration des groupes sociaux. L’auteur qualifie ces dispositifs numériques comme révolutionnaires, marqués par la création de « communautés virtuelles » qui bouleverse notamment les frontières entre sphères publiques et sphères privées, et qui apporte plus de liberté aux individus, plus de solidarité entre eux ainsi qu’une fluidification dans les interactions. Il évoque Emile Durkheim et Karl Marx, pères fondateurs de la sociologie, pour inscrire leur vision du numérique comme producteur d’une dynamique de transformation sociale et permettant de rendre compte de ce qui caractérise la modernité.

En outre, placé au cœur de son analyse, Olivier Zerbib tente d’élucider les processus de dévoilement de soi des utilisateurs des sites de rencontres. Engagé dans une démarche pour séduire autrui, l’introspection et la médiatisation de soi confèrent des investissements et des interprétations qui diffèrent. Tout d’abord, il explique que l’anonymat et la mise à distance par rapport aux autres abonnés conduit à dénoncer, pour certains, la « virtualité » des relations. Puis, il démontre que les questionnaires proposés lors de l’inscription sur ces sites, à travers le caractère pragmatique et rationnel des opérations de description de soi, sont perçus comme dénués d’authenticité et de spontanéité. De plus, il se réfère aux travaux de la sociologue Julia Velkovska qui a étudié les conversations électroniques sur les tchats, pour dévoiler la présence de routines de présentation de soi dans les interactions (critères âge, sexe, ville). Il expose alors l’altération des usages de ces sites opérée par les dispositifs « matériels » de ceux-ci mais également par la façon dont leurs utilisateurs anticipent leurs fonctionnement. Ainsi, pour que la séduction opère, il dénote que l’écriture narrative de soi est prépondérante par la suite ; deux facteurs sont impliqués, pour certains il s’agit de la simultanéité des échanges, pour d’autres c’est le contenu des messages qui développe les émotions et l’envie de continuer (ou d’arrêter) l’échange. D’après l’auteur, les utilisateurs des sites de rencontre « évaluent les probabilités pour que la plupart des autres abonnés interprètent les règles (de la séduction, d’usages des dispositifs numériques mis à leur disposition, etc.) de la même façon qu’eux ». Les utilisateurs maîtriseraient donc le jeu des engagements et des distanciations face aux messages véhiculés par et via ces sites. Ils manierait également le second degré, sachant faire preuve de réflexivité et de frivolité, dans une activité où ils se retrouvent seuls avec eux-mêmes.

A l’issu de son analyse, l’auteur conclut que les utilisateurs des sites de rencontres « mettent à profit les spécificité de la médiation écrite électronique pour énoncer, dans l’actualisation de leurs goûts et des rapports aux pratiques culturelles dont ils rendent compte à autrui, ce qui fonde leur personnalité culturelle du moment ».

Zerbib, O. (2012). « Écris-moi et tu te diras qui tu es » : les sites de rencontre comme lieux de réenchantement de soi. Le Temps des médias, 19(2), 66-86. doi:10.3917/tdm.019.0066.

https://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2012-2-page-66.htm

Analyse de « L’amour en projet »

Kessous, E. (2011). L’amour en projet: Internet et les conventions de la rencontre amoureuse. Réseaux, 166(2), 191-223. doi:10.3917/res.166.0191.

https://www.cairn.info/revue-reseaux-2011-2-page-191.htm

En 2011, les sites de rencontres, qui se sont multipliés et diversifiés, deviennent de sérieux sujets de recherche académique dans le domaine des sciences humaines et sociales, afin de comprendre le lien que les individus entretiennent avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ayant pour domaine de recherche la sociologie du numérique, Emmanuel Kessous, professeur en sociologie à l’Université de Sophia et rattaché au Groupe de Recherche en Droit, Economie, Gestion (GREDEG) a publié en 2012 un ouvrage paru chez l’éditeur Armand Colin : L’attention au monde. Sociologie des données personnelles à l’ère du numérique, dans lequel il analyse la compréhension de l’exposition sur les réseaux sociaux et les dangers que cela engendre. Un an auparavant, il a écrit un article dans la revue Réseaux qui s’intitule « L’amour en projet: Internet et les conventions de la rencontre amoureuse ».

Dans celui-ci, il requiert ses cognitions en sociologie économique et les théories économiques pour comprendre les enjeux des sites de rencontre sur Internet. Il a procédé à une ethnographie participante en s’abonnant à Meetic et d’autres sites de mise en relation. Il s’est donc glissé dans la peau d’un internaute célibataire, il a recueilli un corpus d’informations diverses lui permettant de collecter des données et de poser le cadre de son analyse. Il établit deux hypothèses et nous nous focaliserons sur la seconde qui implique que les sites de rencontres engendrent une économie d’abondance, incitant les utilisateurs à rester dans une position de calcul stratégique et donc, ne privilégiant pas la focalisation pour découvrir entièrement une seule personne. Ainsi, dans une économie d’abondance informationnelle, l’originalité se situe au niveau de l’attention que les personnes peuvent y consacrer. Par ailleurs, l’auteur énonce les travaux de Bernard Stiegler en 2008 qui démontrait que, dans une société de consommation de masse, cette « économie de l’attention » et les sollicitations ininterrompus du marketing et de la publicité sont responsables de la destruction du désir. Emmanuel Kessous dénote un paradoxe fondamental qui précise que ces sites, facilitateurs de rencontres, encourageraient au contraire l’éloignement entre les individus et distanceraient ces derniers du cadre de la rencontre. En outre, il démontre que la difficulté prépondérante pour les utilisateurs des sites de rencontres est le passage d’un régime d’exploration à celui d’une attention focalisée. Néanmoins, ce principe est rendu compliqué par la multiplication des contacts et contribue à la dispersion de l’attention, élément destructeur de la construction d’une relation amoureuse.

Par la suite, il s’intéresse à la part du calcul économique dans la relation amoureuse en dévoilant sa surprise eut égard au fait que la relation amoureuse comme marché est partagée par de nombreux auteurs de la littérature sociologique. Il évoque les représentants de l’école de Chicago, l’économiste américain Gary Becker ou encore François de Singly qui a étudié les stratégies d' »idéalisation de soi » pour « attirer l’attention sur soi », en prenant comme support d’analyse le Chasseur Français, journal qui, avec la diffusion d’annonces matrimoniales, fût le média privilégié de la recherche d’un partenaire conjugal, l’ancêtre des sites et applications de rencontres. En ce sens, nous assistons à une conception moderne et démocratique de la romance marquée par le changement radical de la quête amoureuse en quête de relations.

Pour conclure son article, Emmanuel Kessous explicite le caractère surprenant de la rencontre qui découle sur un échange d’informations sur soi promulgué à une unique personne. Il propose alors, face aux complexités des « tyrannies de l’intimité », de « reprendre individuellement le contrôle sur ce qui doit être visible et invisible » sur les sites de rencontres. Et puisque ces derniers ont pour prétention de réinventer la conception de l’amour, elles doivent nous encourager à gérer notre privacy, nos données personnelles, notre identité numérique.

L’amour romantique à l’épreuve d’Internet

Jacques Marquet est professeur de sociologie à l’Université Catholique de Louvain et aux Facultés Universitaires Saint-Louis à Bruxelles. En 2009, il rédige l’article « L’amour romantique à l’épreuve d’Internet », publié dans Dialogue, revue de recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille.

En partant de l’idée selon laquelle l’idéal romantique fût le modèle dominant des relations amoureuses au XIXe et XXe siècles, il dénote que, désormais, les individus sont partagés entre anciennes et nouvelles références quant à la représentation contemporaine de la rencontre amoureuse. De fait, il a mené des entretiens auprès d’utilisateurs de sites de rencontre pour tenter d’appréhender la réalité de ce genre de sites tout en réfléchissant aux évolutions du modèle de l’amour romantique. Les opinions des enquêtés divergent, entre condamnation et appréciation positive de la « cybersexualité ».

En effet, selon plusieurs auteurs, le modèle de l’amour romantique est en déclin. Tout d’abord, l’image du « marché » est employée pour définir le fonctionnement des sites de rencontres qui renvoient à la multiplicité des choix de partenaires et des possibilités de comparaison entre eux.

Jacques Marquet dépeint le portrait de Cécile, 59 ans, divorcée qui caractérise Meetic tel un « grand bordel ambulant ». Elle ajoute à son jugement péjoratif une dimension mensongère facilitée par l’anonymat des internautes dans ce mode de communication. Pour elle, cet imaginaire relationnel ne peut entraîner que des déceptions mais également un accès facile aux femmes. En ce sens, les êtres humains se réduiraient donc à des « produits » qui se présentent dans une « vitrine » virtuelle.

Pour Paul, 61 ans, divorcé, l’expérience de la quête amoureuse en ligne est assimilée à l’image de la pêche à la ligne, se considérant lui-même à la fois comme poisson et pêcheur. La sollicitation multiple des profils dénote un certain « effet pervers » ; les utilisateurs ne peuvent pas « se fixer » sur une personne et peuvent devenir de véritables prédateurs qui établissent des comparaisons entre les proies. En outre, Meetic demeure un moyen de rencontre amoureuse dans lequel la dimension hasardeuse devient plus mathématique que dans la vie réelle.

Alain, 48 ans et divorcé apporte une nuance dans ses propos avec une évaluation plus positive des sites de rencontres. Il corrèle la recherche d’un partenaire sur Internet au monde du travail : « travail pour se faire choisir » et « travail de sélection » dans le but de se démarquer des autres profils concurrents.

Le sociologue Jacques Marquet explique que les acteurs sont confrontés à une réalité nouvelle. Les représentations de cette conception de l’amour demeurent encore flou, les métaphores énoncées ci-dessus le prouvent et confirment que le modèle de l’amour romantique est distancé face à ces nouvelles possibilités de rencontres. En reprenant huit éléments sémantiques déterminés par Marie-Noëlle Schurmans et Loraine Dominicé en 1997 et qui permettent d’éclairer la définition du coup de foudre, le sociologue ré-affirme la notion selon laquelle la quête amoureuse via les sites de rencontres est en rupture avec le modèle de la rencontre romantique. En ce sens, le coup de foudre opéré sur ces sites ne serait qu’un « coup de foudre programmé » selon le psychiatre Serge Tisseron (2008), répondant à un « hasard mathématique ».

Enfin, la multiplication des prises de contact des partenaires potentiels et donc, la massification des relations pour « multiplier les chances » semblent représenter la rupture fondamentale par rapport au modèle de l’amour romantique puisque l’idéal de l’exclusivité n’est plus éminent pour certains. Ainsi, l’idée qu’il est toujours possible de trouver mieux complique l’engagement des partenaires dans la durée.

Marquet, J. (2009). L’amour romantique à l’épreuve d’Internet. Dialogue, 186(4), 11-23. doi:10.3917/dia.186.0011.

https://www-cairn-info.ezproxy.u-bordeaux-montaigne.fr/revue-dialogue-2009-4-page-11.htm?contenu=resume

Michèle Pagès analyse « Les réseaux du coeur. Sexe, amour et séduction sur Internet »

PAGES Michèle, « Pascal Lardellier, Les réseaux du cœur. Sexe, amour et séduction sur Internet », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 25 juin 2012, consulté le 18 mars 2020. URL :

https://journals.openedition.org/lectures/8797

Promotion Article

Pascal Lardellier est professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Bourgogne. Il a participé à des conférences qui traitent du succès des sites de rencontres et de l’amour 2.0. Il a dirigé ou codirigés de nombreux ouvrages et il a publié plusieurs écrits qui étudient les nouvelles formes de lien social et le nouveau statut des relations amoureuses, dans la sphère numérique particulièrement. Dans ce cadre, en 2012, il propose le livre Les Réseaux du cœur. Sexe, amour et séduction sur Internet.

Michèle Pagès, maîtresse de conférences de Sociologie à l’Université Aix-Marseille a analysé ce dernier et présente un compte rendu qui tente d’éclairer le propos de l’auteur sur la révolution dans le domaine de la rencontre amoureuse, depuis l’apparition d’Internet et des sites de rencontre.

Appropriation Article

Pascal Lardellier expose, dans son ouvrage, un principe idéologique selon lequel les relations nées dans un contexte numérique serait marchandisées et instrumentalisées. Ces dernières seraient le reflet de nos sociétés contemporaines, caractérisées par la rapidité, l’attractivité, la compétitivité. C’est pourquoi, pour l’auteur, les sites et applications de rencontre fonctionnent et s’organisent d’une manière à discerner la consommation sentimentale et les différentes techniques marketing. Librement, il y a donc la naissance d’un nouveau modèle affectivo-sexuel qui permet l’association du sexe et de l’amour pour les hommes ainsi que pour les femmes.

Limite Article

Michèle Pagès explique que cette nouvelle représentation est partagée par les utilisateurs des sites de rencontres, qu’importe leur origine culturelle et sociale mais qu’un travail de terrain plus approfondie sur ce sujet dans le livre aurait permis de mieux comprendre les valeurs partagées par les internautes utilisant ces sites. Elle termine son article en soulignant le fait qu’observer l’organisation des sites de rencontre accorde un discernement réflexif sur la construction des couples et donc, simplifie l’ordre sentimental et sexuel contemporain.

Atelier d’écriture « adéquation du modèle à la réalité »

Information

Edouard Couëtoux, professeur agrégé de sciences économiques et sociales a publié un compte rendu en 2019 éclairant les travaux de la sociologue Marie Bergström, particulièrement son premier livre Les nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique. Depuis une dizaine d’années, la chercheuse s’intéresse à des domaines d’expertise qui se focalisent sur la conception de l’amour à l’ère contemporaine où les rencontres se font de plus en plus à travers l’outil technologique (sites et applications de rencontre, réseaux sociaux). Si cette dernière a développé, dans des écrits antérieurs, le fait que les sites de rencontres sont discrédités par leurs utilisateurs dû aux dimensions marchandes et sexuelles, notions contraires à l’idéal romantique de l’amour, Marie Bergström propose dans son ouvrage une enquête inédite réalisée auprès des utilisateurs mais aussi des concepteurs de ces sites et explicite le bouleversement provoqué par ces nouveaux espaces virtuels de rencontres amoureuses.

Expertise

Le professeur Edouard Couëtoux présente le livre en détaillant les thèmes des différents chapitres. Ainsi, après avoir procédé à une étude du marché des applications et sites de rencontres, Marie Bergström explique le succès de ce secteur économique par  » « la diversification de la vie intime », caractérisée à la fois par l’apparition d’une « jeunesse sexuelle » et par la multiplication des séparations ou remises en couple.  » Par la suite, l’auteure analyse l’homogamie de ces rencontres, puis elle étudie les inégalités des chances de rencontres par le biais de ces sites.

« Marie Bergström montre que les chances de rencontrer un partenaire sur Internet, comme dans la vie réelle, dépendent de l’interaction complexe de trois variables individuelles : l’âge, le genre et le milieu social. »

Pour finir, le dernier chapitre considère les relations qui découlent des rencontres faites sur Internet.

Nouveautée

● En prenant appui sur l’ouvrage et en citant Michel Bozon qui avait avancé, en 2012, l’idée selon laquelle « les sites accentuent le déplacement de la géographie amoureuse vers des lieux privatifs », Edouard Couëtoux relève les conséquences de l’évolution du cadre de la relation :

– Les rencontres en ligne se déroulent de manière discrète, en secret, ce qui donne une certaine liberté aux usagers de moins de vingt cinq ans dans leurs périodes de « jeunesse sexuelle » alors que pour les trentenaires, ils envisagent les rencontres virtuelles comme plus de possibilités pour eux de se (re)mettre en couple ;

– Les rencontres en ligne sont assimilées à des relations courtes et sexuelles avec un engagement plus facile, dénué de contrainte ;

– Les rencontres en ligne facilitent la multiplication des relations éphémères et donc, la liberté sexuelle chez les femmes qui sont exposées à des jugements différents des hommes sur le sujet.

● En outre, l’auteure dénote un comportement des utilisateurs qui se relève être en adéquation avec leur appartenance sociale. Ayant recours à une analyse approfondie portant sur les différents selfie des divers profils, la sociologue remarque une concordance des usagers qui ont des caractéristiques sociales proches et qui se retrouvent au sein du même espace social.

● Par ailleurs, le dernier élement fondamental de cet article est le caractère perpétuel de la norme sociale de « retenue sexuelle » chez les femmes, dans le cadre d’une rencontre hétérosexuel sur un site en ligne. De fait, celles-ci doivent faire preuve de vigilance dans leurs démarches puisqu’elles encourent le risque de se faire imposer, par la violence, des relations sexuelles, si la rencontre virtuelle aboutit à une rencontre réelle.

Critique

Edouard Couëtoux conclut son compte-rendu en qualifiant le raisonnement de Marie Bergström de riche, stimulant, convaincant et il souligne l’aspiration à approfondir l’étude sociologique des applications et sites de rencontre qui se dévoilent être de véritables sujets d’étude précurseurs et novateurs dans le cadre de la recherche scientifique, et à travers leurs pratiques et usages, ils déploient un modèle reflétant la réalité de nos mondes virtuels et réels.

COUETOUX Edouard, « Marie Bergström, Les nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2019, mis en ligne le 16 mai 2019, consulté le 17 mars 2020. URL : https://journals.openedition.org/lectures/34477

« Billet » sur la spécialiste du domaine, Marie Bergström

Marie Bergström est sociologue et chargée de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Ses objets d’études portent sur la conjugalité ainsi que la sexualité. Depuis une dizaine d’année, elle mène des analyses de sociologie classique mais aussi des enquêtes de données numériques massives pour étudier les usagers des sites de rencontre en ligne. En 2014, elle soutient à l’Institut d’études politiques de Paris une thèse de doctorat en sociologie : « Au bonheur des rencontres : sexualité, classe et rapports de genre dans la production et l’usage des sites de rencontres en France ». Par la suite, elle rédige plusieurs articles et en 2019, elle publie Les nouvelles lois de l’amour : Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique, un livre qui, selon elle, « plaide pour une lecture matérialiste des transformations récentes de la vie amoureuse et sexuelle ».

Bergström, Marie. (2013). La loi du supermarché ? Sites de rencontres et représentations de l’amour. Ethnologie française, vol. 43(3), 433-442. doi:10.3917/ethn.133.0433.

https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2013-3-page-433.htm

Dans cet article, la chercheuse tente de discerner la disqualification des applications et sites de rencontres effectuée par les utilisateurs qui les assimilent au monde marchand, à travers la métaphore du « supermarché » mais également à l’univers sexuel. De fait, depuis 1990 et dix ans après leur développement en France, les sites de rencontre n’ont cessé de se multiplier. « Un inventaire réalisé en 2008 a révélé l’existence de 1 045 sites ciblant la population française [Bergström, 2011]. »

C’est pourquoi, dans ce contexte de massification, les débats sur les sites de rencontres sont apparus. Assimilés à des espaces innovants et très utilisés, ces sites sont, par ailleurs, imaginés comme un signe du temps, à notre époque contemporaine qui est dominée par les nouvelles technologies.

Focus

En effet, les auteurs qui se sont intéressés à cet objet d’étude ont souligné l’apparition de nouveaux espaces voués spécialement aux rencontres amoureuses mais en même temps, contraires à la conception de l’amour. Les principes selon lesquels l’interlocuteur reste potentiel, l’interaction se fait à distance et il s’agit d’un profil virtuel, donnent le sentiment aux usagers que les sites de rencontres sont discrédités en tant qu’espaces intimes de rencontres affectueuses ; leurs discours corrèlent les sites de rencontre et le milieu de la consommation, comme une tentative de marchandisation des relations affectives.

En outre, les utilisateurs et les investigateurs du domaine formulent une critique prépondérante eut égard aux sites de rencontres y incluant une dimension consumériste. Marie Bergström propose trois registres fondamentaux de dénonciation : « le caractère contractuel de la formation des couples, l’abondance et l’interchangeabilité des partenaires potentiels ainsi que l’explicitation de critères amoureux. » Ces attributs contrastant l’idée de l’amour amènent de nombreux usagers à délégitimer les sites de rencontres et les assimiler davantage aux rencontres sexuelles.

Ce que l’analyse semble apporter de nouveau

L’inscription sur un site de rencontre est une véritable démarche pour « provoquer les rencontres » et dans le cadre de l’association à la consommation, le comportement de l’utilisateur est stimulé par un objectif explicite et déterminé. L’initiation de la relation et son aspect contractualisé est éclairé par le caractère intentionnel de la démarche et l’objectif de l’usager. La sociologue explique que, dans cet espace virtuel consacré à la rencontre amoureuse, la recherche active d’un partenaire évolue vers une assimilation à l’achat de services sexuels. Elle ajoute que le couple y transparaît tel le produit d’un accord négocié, à l’inverse de l’idéal romantique du hasard et du destin émanant de l’amour.

Cette « consommation sexuelle » est présente dans les analyses médiatiques et scientifiques. Pour conclure son article, Marie Bergström cite le sociologue Jean-Claude Kaufmann qui confirme que, de nos jours, la sexualité « se banalise et se massifie, mais elle le fait selon la forme dominante des intérêts individuels, dans l’immense hypermarché online« .

Recension

Agence France-Presse. Les dessous des algorithmes des applications de rencontre. Ici Radio Canada, 13 février 2020 [consulté le 07 mars 2020]. Disponible sur :

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1520697/application-rencontre-algorithme-tinder-amour-relation-partenaire

L’Agence France-Presse a effectué un entretien avec Judith Duportail dans le but d’appréhender par quels procédés les algorithmes influencent les relations amoureuses de nos jours.

Le 13 février 2020, un extrait de cet entretien a été publié sur le site Ici Radio Canada, principale chaîne canadienne de diffusion de l’information. Quant à l’AFP, il s’agit d’une agence de presse réputée mondialement, chargée de diffuser l’information de manière neutre et fiable.

La protagoniste de l’article est Judith Duportail, journaliste indépendante qui rédige pour de nombreux journaux tels que Le Figaro, The Guardians, Les Inrocks, Grazia, Vice ou encore France Culture. Ses champs d’investigation se situe entre l’amour et la liberté, elle enquête sur la façon dont l’outil technologique transforme la perception de l’amour dans nos sociétés contemporaines. Dans ce contexte, elle a étudié pendant quatre ans l’application Tinder et en 2019, elle propose l’ouvrage L’amour sous algorithme qui est le fruit d’une véritable quête réalisée avec des professionnels (hackers, avocats…) pour comprendre les rouages des algorithmes.

Compte rendu :

A la question posée sur la liberté de ses choix sur les sites de rencontre, elle a découvert, lors de son enquête sur Tinder, que l’application évaluait les profils d’après un niveau de « désirabilité ». En ayant recours à plusieurs critères comme la proximité géographique mais aussi le niveau d’études et le niveau de revenus, certains profils sont visibles (ou non) selon cette classification. Par ailleurs, elle explicite le fait que l’application détient un système de classement afin de fabriquer des paires où l’homme est supérieur à la femme, d’un point de vue de l’âge, des études ou même de l’argent. Ainsi, Tinder détient un pouvoir particulier sur la liberté des choix individuels de ses utilisateurs.

En outre, la journaliste affirme que selon les spécialistes, à l’avenir, une majorité des couples se rencontrera grâce aux applications et aux sites de rencontre. C’est pourquoi, il devient essentiel d’analyser le fonctionnement des algorithmes, qui seront peut-être seuls décisionnaires dans les rencontres amoureuses du futur.

Par la suite, l’auteur explique que la stratégie marketing des applications de rencontre est réalisée avec le mécanisme de la récompense aléatoire, lui-même utilisé par d’autres réseaux sociaux.

L’extrait de l’entretien se termine sur la question de l’utilisation des données personnelles par l’application. Judith Duportail déclare que ces dernières peuvent être transmises à des partenaires publicitaires et commerciaux.

L’article, relativement court, se compose de quatre questions qui se révèlent être suffisantes et pertinentes pour acquérir un aperçu de diverses dimensions du fonctionnement des algorithmes sur les sites de rencontres.

Chiffres à retenir :

« 30% des Américains et Américaines rencontrent leur partenaire sur des sites de rencontre. »

« Aujourd’hui, les personnes qui utilisent Tinder y passent en moyenne 45 minutes par jour. »

Pour aller + loin, il faut lire « Judith Duportail (2019) L’amour sous algorithme, Paris : Goutte d’or, 200p.« 

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